Mardi, 21 mai 2019
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Fonction et statut des apparitions et révélations privées (P. René Laurentin)
Comment les accueillir ?
« Lorsque l’enfant paraît
le cercle de famille applaudit à grands cris
 »,
disait Victor Hugo.

 

Lorsqu’une apparition survient, le cercle familial de l’Eglise n’applaudit pas à grands cris. L’accueil est ordinairement inquiet, tendu, crispé.

Le problème numéro un semble souvent : Comment s’en débarasser ? (pour reprendre le titre d’une pièce d’Eugène Ionesco). A Lourdes, Peyramale accueillit la première visite de Bernadette par une des célèbres colères dont il avait le secret ; les apparitions survenues durant les 50 années qui suivirent Beauraing et Banneux (1932-1933) furent, à divers degrés, dissuadées ou réprimées ou mises sous le boisseau jusqu’aux années 80.

Pour qui aime le Christ et la Vierge, une apparition devrait être une bonne nouvelle, comme elle l’est pour beaucoup de bons chrétiens. Pourquoi cet accueil méfiant, voire maussade ?

Un humble statut

Il y a de sérieuses raisons.

  1. Cela tient d’abord à cette parole du Christ : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jn 20,29).

    Ceux qui croient Dieu sur parole, plus que ceux qui voient, fût-ce le Christ ressuscité.

  2. L’Église a raison de craindre l’illusion et l’illuminisme ; et la hiérarchie redoute l’autorité des voyants qui peuvent paraître avoir, plus qu’elle, un fil direct avec Dieu. Selon Karl Rahner, c’est là un des facteurs historiques de la tension entre les voyants et la hiérarchie.

En outre, les apparitions ont, dans l’Église, un humble statut :

  1. Elles ne sauraient rien ajouter à la Révélation du Christ qui n’a rien omis d’essentiel.
  2. Il s’agit donc de faits divers de la vie de l’Église, non des fondements.
  3. Une apparition, même reconnue, ne constitue jamais un dogme. L’Église n’oblige jamais à y croire. C’est le libre service de la foi.
  4. Les apparitions ne sont même pas un des dix "lieux théologiques" pour Melchior Cano, en dépit de la qualité de certains messages du ciel.
  5. Elles ne sont pas une source, mais un risque pour la vie mystique selon saint Jean de la Croix, sévère en la matière, en partie pour se dédouaner des soupçons d’illuminisme qui pesaient sur lui.

Fonction et valeur des apparitions

Pourtant, les apparitions tiennent une grande place dans la vie de l’Église.

Elles se situent dans l’univers des signes. L’homme, animal raisonnable, en a besoin. Dieu le sait : Il a inspiré la Révélation et les rites de l’Ancien Testament. Le Christ nous a donné l’Évangile et les sacrements.

La Bible est un tissu de signes où abondent apparitions et miracles, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament.

Dans la vie de l’Église, les apparitions sont en bonne place : Guadalupe, Aparecida, Lourdes, Fatima sont parmi les plus grands pèlerinages de l’Église, après Rome.

Dieu qui est transcendant et familier ne laisse par l’homme manquer de signes sans lesquels sa foi dépérit et s’asphyxie. Outre les signes objectifs que sont l’Église et les sacrements, il parle, tout au long de l’histoire, par des signes providentiels ou extraordinaires qui appellent un discernement.

Ces signes ont une fonction prophétique. Ils réveillent la foi et « surtout l’espérance », soulignait Thomas d’Aquin. Ils rappellent que Dieu transcendant reste présent et proche. Les signes quotidiens, petits ou grands, ordinaires ou extraordinaires, sont un viatique pour la faiblesse humaine. A ce titre, les apparitions sont un problème pastoral avant d’être un problème théologique ou juridique.

Libération et multiplication des apparitions

Pourquoi les apparitions qui semblaient éteintes dans l’Église se multiplient-elles aujourd’hui ?

Ce changement tient d’abord à une décision juridique. L’ancien Code, canon 1399, paragraphe 5, « interdisait les livres et libelles qui racontent de nouvelles apparitions, révélations, visions, prophéties et miracles ». Le canon 2318 excommuniait les contrevenants.

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Vatican II

Le 14 octobre 1966, Paul VI abolit ces canons (Décret de la Congrégation de la Doctrine de la foi, publié dans les Acta Apostolicae Sedis, 29 décembre 1966, p. 1186). Ils n’ont donc pas été repris dans le Nouveau Code de Droit canonique. La nouvelle législation a restauré la liberté chrétienne dans la ligne du Concile. Elle fait plus confiance aux charismes et initiatives prophétiques des laïcs. C’était un risque, mais les fidèles ont généralement su en user avec obéissance et discrétion (à quelques exceptions près).

Dans ce climat de liberté, l’information a succédé à la répression. Les charismes, longtemps refoulés, ont été stimulés, à l’excès parfois.

Dans ce nouveau climat, plusieurs évêques ont reconnu le culte des nouveaux lieux d’apparitions, et dans un cas, l’authenticité même. Mgr Pio Bello Ricardo, évêque de Los Teques (Venezuela), reconnut, dès le 7 février 1988, les apparitions de Maria Esperenza Medrano de Bianchi qui avaient commencé en 1976 et continuent jusqu’à ce jour.

Les autres décisions favorables concernent le culte :

  • A Akita (Japon), l’évêque souhaitait aussi reconnaître l’authenticité même, mais vu les oppositions dans la Conférence épiscopale et dans sa Commission, il s’en est tenu à des termes prudents, en deçà de sa ferme conviction.
  • A San Nicolas (Argentine), l’évêque, après un premier examen, est venu présider l’immense procession populaire de la Vierge, le 25 de chaque mois, avec des foules de l’ordre de 100 000 personnes.
  • A Kibého (Rwanda), le 15 août 1988, l’évêque a reconnu le culte. La Commission continue d’examiner l’authenticité. (Kibého a été reconnu depuis : http://kibeho-sanctuary.com/index.php/fr/les-apparitions-de-la-vierge-marie-a-kibeho/reconnaissance).
  • A Medjugorje, la Conférence épiscopale a reconnu le culte dans les conditions confuses que l’on sait.

Souvent le discernement reste embarrassé, ambigu, discuté. Il importe de situer les entraves.

Formation des Commissions

Au niveau des Commissions, cela tient à des préjugés ou habitudes inadaptées, qui appelleraient révision à divers degrés.

Quand l’autorité établit une commission d’enquête, elle choisit généralement des théologiens, canonistes et psychologues, voire des psychanalystes. On peut se demander si ces catégories de personnes sont les mieux préparées au discernement spirituel de l’action de Dieu. A un cardinal, soucieux de former une telle commission, je disais, il y a quelques années :

« Trouvez des gens qui aient non pas une science livresque, mais une réelle expérience des cœurs et des réalités spirituelles. Vous en trouverez assurément parmi les confesseurs réputés pour leur jugement et leur sainteté, directeurs de séminaire, maîtres des novices, exorcistes. La connaturalité spirituelle compte en ces matières. Certes, il sera bon de nommer un ou deux théologiens pour vérifier la doctrine, et des scientifiques pour circonscrire la nature des faits ; mais chez eux aussi, une certaine sensibilité spirituelle a son importance »

Cette proposition aussi banale qu’évidente n’a guère été suivie jusqu’ici. On nomme rarement des spirituels.

De plus, les commissions qui auraient normalement pour fonction d’aider le discernement auquel s’efforcent les pèlerins, parfois qualifiés, se réfugient le plus souvent dans le secret et concluent volontiers, sans évaluation, ni motivation par une formule évasivo-négative : le surnaturel n’est pas prouvé (non patet supernaturalitas). Et cette formule ouverte et insignifiante est souvent traduite par les journaux en termes de condamnation, comme si la négation était patet non supernaturalitas : le surnaturel est exclu.

Ces situations confuses sont l’effet des confusions suivantes :

  1. Souvent, les commissions sont polarisées sur le miracle : l’extraordinaire. Mais le merveilleux n’est ni essentiel, ni primordial, ni même nécessaire à la reconnaissance d’un fait surnaturel : vision ou charisme. Le surnaturel est avant tout de nature discrète et intime. Il se reconnaît à des signes plus ou moins ténus que savent discerner les bons directeurs de conscience. Que les grâces intimes de Dieu provoquent des exceptions aux lois de la nature, c’est rare et secondaire.
  2. Souvent on requiert desdits "miracles" une évidence absolue, géométrique : seconde erreur, car les signes de Dieu sont généralement donnés dans un clair-obscur qui ne contraint pas la liberté et autorise une conclusion seulement probable à divers degrés.
  3. Des commissions concluent en conséquence : « le surnaturel n’est pas établi » (non patet), formule qui comporte deux ambiguïtés :
    1. Il y a confusion regrettable entre prodige et surnaturel
    2. Le surnaturel abonde ordinairement en ces lieux de prière. Et il est troublant pour ceux qui se sont convertis en ces lieux d’entendre dire : « Ce n’est pas surnaturel ».
  4. Souvent, l’étude même des miracles allégués est, à divers degrés, négligée. Le miracle est déclaré non établi, mais sans examen sérieux des guérisons parfois remarquables.
  5. Les commissions tiennent trop facilement pour explicables des faits non expliqués dont elles ne détiennent point une explication un tant soit peu solide. Elles supposent seulement que le parapsychologique, la psychanalyse, voire l’occultisme peuvent tout expliquer. Le rapport de la commission nationale d’Akita (Japon) était à cet égard tout à fait étrange. Le principal expert supposait que la voyante pouvait être la cause parapsychologique ou ectoplasmique des effusions de sang et de sueur, répandues plus de cent fois par la statue de la Vierge.

Là où des chrétiens sans mandat tentent de juger, leur attitude appelle souvent les observations suivantes :

  • Beaucoup disent : « J’ai du discernement » et s’érigent en autorité infaillible. Le Pape lui-même n’en dit pas tant, ni les évêques confrontés à ce même problème. Depuis Latran V, les Conciles et la Tradition de l’Église les invitent à recourir à des experts pour préparer leur jugement qui résultera d’un ensemble de convergences. Rome s’est même étonnée que l’évêque de Los Teques ait reconnu les apparitions sans avoir formé de commission d’enquête. Mais il était le seul expert qualifié de son diocèse, comme professeur de psychologie et de spiritualité, puis recteur de l’Université catholique de Caracas.
  • Certains jugent de l’extérieur et selon des idéologies ou anxiétés qui projettent tantôt le merveilleux, tantôt le pire sur l’événement. On s’étonne de la facilité et de la superficialité avec lesquelles des gens, par ailleurs remarquables, expriment si facilement des jugements tels que :

    "C’est le diable."

    "C’est du channelling" (autrement dit, le voyant est le canal de forces obscures).

    Trop de psychanalystes freudiens réduisent tout au psychologique, voire à la névrose.

    Idéologues et esprits systématiques procèdent à des amalgames pour étayer leur hypothèse, le plus souvent sans même avoir rencontré ni interrogé le voyant ou le charismatique.

Ceux qui ont fait campagne au Canada contre Vassula ne l’avaient jamais rencontrée. Bien que certains m’aient mis en cause, en des termes pour moi inacceptables, je n’ai pas voulu entrer dans la polémique pour deux raisons :

J’ai beaucoup d’amitié et d’estime pour plusieurs d’entre eux. Je leur ai communiqué mes raisons et mes critiques. Je leur en ai laissé l’exclusivité. Ils les révéleront s’ils le jugent bon ou les garderons pour eux dans la discrétion.

La polémique dégrade. Ce n’est pas un bon outil pour parvenir au discernement qui est affaire d’intuition.

Il m’a été reproché de "cautionner" Vassula. Je n’ai jamais employé ce terme. Je m’en tiens à présenter les indices du discernement selon les règles classiques. Chacun reste donc juge, et la liberté est statutaire en ce domaine. Même quand une autorité officielle se prononce sur une apparition, elle n’impose pas son jugement mais le propose.

Je respecte donc la liberté de chacun, y compris des adversaires, dont la bonne foi est insoupçonnable.

René Laurentin,
Quand Dieu fait signe. Réponse aux objections contre Vassula,
ed. F.X. de Guibert, 1993, p. 6-16.
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